Histoire(s) de lavande

Michel Jouve

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Michel Jouve est producteur de lavande à Aiglun, à 5 km de Digne les Bains. Au soleil de juillet, au milieu de l’un de ses champs de lavande, il prend le temps de nous raconter l’histoire de son exploitation et de la culture de la lavande dans les alentours.

Chez les Jouve, on cultive la lavande de père en fils, depuis trois générations. « L’exploitation s’appelle la Condamine. C’était le nom que l’on donnait aux terres du Seigneur du village. Cette ferme appartenait donc au Seigneur d’Aiglun. Mon grand-père l’a achetée au début des années 1930 car mon père voulait s’installer en tant qu’agriculteur », explique Michel Jouve. « C’était le début de la lavande dans le secteur de Digne, mais il y avait surtout de l’élevage bovin. A l’époque, c’est ce qui leur permettait de vivre. »

Le cours de l’or bleu

Il est vrai que la lavande a connu des hauts et des bas avant de devenir si populaire aujourd’hui. Ce n’est pas par hasard qu’on la surnomme « l’or bleu de Provence »… « Le cours de la lavande a des fluctuations, comme pour l’or », souligne Michel Jouve. « A la fin de la deuxième guerre mondiale, de nombreux agriculteurs des vallées de la Bléone et des Duyes ont planté de la lavande. Après quelques années, les cours se sont donc effondrés et beaucoup ont abandonné la production. La naissance de l’Europe a imposé des quotas en agriculture, notamment pour la lavande. Cela a permis d’en réguler la production et donc les coûts. »

Lavande

Redevenue rentable à la fin des années 80, la production de la lavande n’a cependant pas repris son envergure d’après-guerre dans le département (qui reste cependant le premier producteur de lavande et de lavandin de la région PACA). « Les distilleries privées à l’ancienne ont quasiment disparu », regrette-t-il. Aujourd’hui le dernier producteur de son village, il se souvient : « Juste après-guerre, les quinze exploitations agricoles d’Aiglun avaient chacune des champs de lavande. Aujourd’hui, on continue par passion. Si on tenait compte de la viabilité économique, on y réfléchirait à deux fois… »

A entendre parler cet expert passionné, on ne se douterait pas que Michel Jouve n’a pas toujours été dans le métier. « Je suis né ici, dans cette ferme », dit-il. « J’ai grandi dans les champs de lavande, mais pour moi, ce n’était qu’une des choses que l’on produisait. Ma révélation a été bien plus tardive. » Après une carrière dans le tourisme – son agence s’appelait tout de même « Lavande Voyages » -, il a commencé à se rapprocher de la tradition familiale en travaillant à la Chambre d’Agriculture. Il a repris l’exploitation familiale en 1992, en parallèle de son travail, et y a relancé la production de lavande, emblématique dans la région.

Champs de lavandin à Aiglun
Champs de lavandin à Aiglun

Capitale de la lavande

Si Digne est baptisée « Capitale de la lavande », c’est grâce à sa position géographique centrale. « C’était là que les négociations entre les producteurs et les parfumeurs de Grasse avaient lieu », explique Michel Jouve. Ces derniers venaient au mois de septembre, après la récolte et la distillation, et emportaient presque toute la production d’extrait de lavande. « On ne parlait pas encore d’’huiles essentielles’. L’extrait de lavande était dans des futs d’acier galvanisé d’une centaine de litres et il y avait des mignonettes pour tester. Je pense que ça devait se faire comme sur le marché réduit de la truffe, aujourd’hui à Carpentras. » Ces négociations ont donné lieu à la Foire de la Lavande qui, créée en 1921 est devenue une foire exposition faisant perdurer la tradition jusqu’à aujourd’hui.

Le Corso de la lavande, également, célèbre le fameux brin bleu depuis de nombreuses années. « Au début, les chars étaient tirés non pas par des tracteurs comme aujourd’hui mais par des chevaux ou des ânes. Ils n’étaient décorés qu’avec de la lavande. Digne a été précurseur dans les fêtes de la lavande dans la région. Elle a la plus ancienne, la plus traditionnelle », précise l’agriculteur avec fierté, avant de poursuivre : « La lavande a encore aujourd’hui une place très importante dans nos vies. Elle fait partie du paysage de Digne et des environs. Les habitants y sont très attachés et elle a un impact énorme auprès de tous les visiteurs qui viennent nous voir. »

Corso de la lavande, 1946
Corso de la lavande de Digne, en 1946. Photo : Archives communales, Mairie de Digne-les-Bains, fonds Grangier

Un usage noble

Rien de plus important pour Michel Jouve que de partager sa passion et ses souvenirs. En juillet, il invite les visiteurs à découvrir son exploitation gratuitement toutes les semaines. Au cours des visites, on peut apprendre la différence entre le lavandin et la lavande fine ou encore, par exemple, imaginer à quel point la récolte était laborieuse autrefois… « Des coupeurs, souvent des Espagnols, étaient embauchés pour l’été. Ils travaillaient, à une dizaine par champs, en pleine chaleur car le parfum de la lavande monte au soleil. Quand ils se coupaient ou qu’ils se faisaient piquer par les abeilles, je me souviens qu’ils prenaient immédiatement une fleur de lavande et frottaient leur plaie avec pour faire passer la douleur ».

Coupe de la lavande à l'ancienne, par Max Julien
Coupe de la lavande à l’ancienne, par Max Julien

Outre les usages infinis de cette plante presque magique, le lavandiculteur est un amoureux de son odeur : « L’extrait de lavande, pour moi, c’est du parfum. Les grands-parents en mettaient pour sortir. C’était leur eau de Cologne. La lavande fine a un usage noble », se souvient-il, amusé, avant de retourner à son labeur quotidien. « Je suis né dans la lavande, j’espère y mourir », dit-il en riant.

 

Interview réalisée dans le cadre du tournage de la vidéo « Lavande » réalisée par Wego Productions pour l’Office de tourisme Provence Alpes Digne les Bains.

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